Antarctique, terre des extrêmes…de Henri Eskenazi

Comme nous vous l’avions annoncé, retrouvez le premier article de Henri Eskenazi…le premier d’une longue série…

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 Lorsque l’on évoque une croisière à bord du Boréal, aux frontièresdes Terres Australes, on parle plus volontiers d’expérience. Car, cette aventure est bien plus qu’un voyage. C’est l’expérience d’une vie…

L’itinéraire en Péninsule Antarctique choisit par « La Compagnie du Ponant », spécialisée dans les croisières intimistes, humaines et raffinées, offre à ma mémoire avide de nouveau, la découverte de ce mythique « Continent Blanc ».

Après 3.45 h de vol depuis Buenos Aires, les heureux passagers assis à droite dans l’avion peuvent jeter un premier coup d’œil sur le détroit de Magellan, puis Ushuaia et le mont Olivia avec ses 1470 m d’altitude, juste avant de se poser. Les autres attendront de sauter dans un bus pour prendre toute la mesure de l’immensité australe, en visitant le Parc National de la Terre de Feu, d’une superficie de 63 000 km2, créé en 1960 au bord du canal de Beagle. 40° C au décollage et 4° C à l’atterrissage. Nous suivons la route nationale n° 3, la Panaméricaine qui rejoint Fairbanks, en Alaska, à 17.848 km au Nord, alors que la capitale argentine n’est qu’à 3.079 km… En Terre de Feu, la forêt représente 700 000 ha avec 200 espèces d’oiseaux et plus de moutons que d’habitants.

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De l’autre côté, à moins de 500 m à travers les immenses tourbières habitées par les castors, c’est le Chili, au méridien 68, avec les dernières traces de civilisation avant l’Antarctique.

Départ du port d’Ushuaia, nom évocateur pour beaucoup, des terres extrêmes, en suivant le canal de Beagle d’ouest en est pour rejoindre le célèbre passage de Drake qui est la partie de l’océan Antarctique situé entre l’extrémité sud de l’Amérique du Sud (Terre de Feu) et l’Antarctique. Elle relie l’océan Austral, le sud-est de l’océan Pacifique et le sud ouest de l’océan Atlantique (mer de Scotia). C’est une des zones qui connaît les pires conditions météorologiques maritimes du monde. Le commandant Etienne Garcia à la bonne idée de laisser passer une dépression venant de la Tasmanie à l’ouest. Nous sommes loin des 40èmes hurlants et des 50èmes rugissants car nous franchissons le 60ème parallèle presque confortablement, poussés vers le Grand Sud par un vent nord ouest de 50 nœuds et une houle encore bien formée avec des creux de 8 m, en laissant au loin sur notre tribord l’archipel des îles du Cap Horn. Ce passage, bien connu des grands navigateurs, doit son nom à l’explorateur britannique du XVIème siècle Francis Drake. Le premier bateau dont la traversée du Drake est mentionnée est « l’Eendracht » du capitaine Willem Schouten en 1616. Le passage, dont la largeur est de 850 km et la profondeur avoisine les 4000 m, constitue la plus courte distance entre l’Antarctique et les autres terres du monde. Il n’y a pas de terres aux latitudes du passage de Drake, ce qui permet au courant circumpolaire antarctique de circuler librement dans le sens des aiguilles d’une montre.

La faune est notamment constituée de baleines, d’orques, de dauphins et de nombreux oiseaux de mers tels que les manchots, les albatros « l’esprit du marin » et certains de la famille des pétrels dont le pétrel géant. Après deux jours et deux nuits de navigation pour apercevoir les montagnes enneigées de Greenwich aux îles Shetland, l’Antarctique tient sa promesse d’un voyage exceptionnel avec ses paysages grandioses et majestueux, les couleurs irisées des premiers icebergs tant attendus, ces géants bleutés dont la silhouette se découpe au loin, sur l’horizon, dans une lumière surréaliste. Lors de cette croisière, nous  descendons plein Sud sur environ 1000 km. Au petit-déjeuner, alors que les immenses vagues me cachent alternativement l’horizon, j’ai la chance d’apercevoir une première baleine et un banc de dauphins. Silence ouaté et infini, émotions authentiques, impressions uniques ressenties, magie de l’instant…

Ici, encore plus qu’ailleurs, c’est la passion du voyage en mer qui m’inspire et m’anime afin de faire de cette croisière, une véritable odyssée personnelle, unique à tout point de vue. Il faut réfléchir l’Antarctique.

Et quelquefois la sentir, avec l’odeur caractéristique des manchotières… Avec l’esprit méditatif et passionné des grands espaces, je me sens devenir un modeste explorateur avec l’envie déterminée de prendre le plus grand soin de cet environnement exceptionnel. Jamais blasé de découvertes, je ressens encore plus cette invitation, à peine palpable, à larguer les amarres et à réaliser mes plus belles envies d’ailleurs.

Face à ces paysages fabuleux, j’ai le temps devant moi car je préserve l’harmonie du silence glacé. Plus loin dans la découverte, je viens sur le Boréal pour une croisière sans nuage dans la tête et je réinvente, à ma façon, le plaisir du voyage. Devant moi, s’ouvre alors un océan de glace blanche, aussi blanc que le suggère mon esprit et qui se révèle comme nu et immaculé dans sa couleur, troublé seulement par le ciel changeant. C’est le front polaire (ou convergence antarctique), une zone de transition, une ligne virtuelle, entre les eaux subtropicales chaudes et les eaux polaires froides, avec fréquemment du brouillard. Ici, seuls le temps et la glace sont maîtres. J’apprends à reconnaître les différents glaciers, suspendus, régénérés ou côtiers.

Destination extrême donc, mais sans négliger, à bord du Boréal, le confort d’exception : c’est l’aventure raffinée aux portes de ce bouleversant royaume de glace.

En effet, il est des croisières qui changent à jamais notre regard sur le monde, parce que fortes en émotions, riches en sensations et nourries de rencontres exceptionnelles. Quatre baleines à bosse, repérées par leur souffle et leur mugissement, qui passent tout près à notre tribord ? Deux albatros de plus de 2m d’envergure qui planent au-dessus de nos têtes ? Quelques dauphins qui passent au large ? Des otaries posées sur la glace ou des manchots qui plongent dans la mer ?

Le commandant nous en informe immédiatement par micro depuis la passerelle. L’ambiance est unique ! L’équipage hors pair met tout en œuvre pour faire de chaque observation, un moment d’exception. Le bateau est particulièrement silencieux.

Le service est attentionné et la gastronomie, à l’honneur, digne des meilleures tables. Le vin est bien choisi. Une certaine idée du luxe. Sans oublier les retours d’excursions avec thé à l’orange ou chocolat chaud, sur fond de musique classique et plus tard, bain dans la piscine extérieure avec vue sur les icebergs et hammam. Quelle chance aussi de pouvoir visiter la salle des machines et les cuisines.

Cette immensité nacrée, au bout de nulle part et centrée autour du pôle Sud, abrite de nombreuses espèces animales au milieu d’une flore rare faite de mousses et de lichens, avec seulement deux plantes.

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Nicolas Dubreuil, notre sympathique et brillant Chef d’Expédition aidé de ses collègues tous aussi intéressants, spécialiste des pôles et guide naturaliste de grande qualité, nous explique que l’écosystème polaire, Arctique ou Antarctique, est un écosystème terriblement fragile : « En raison du climat extrêmement rude, la moindre mousse, le moindre lichen met plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’années pour grandir. Il convient donc de préparer et de guider, sur place, les éventuels touristes visiteurs de ces régions afin qu’ils soient particulièrement respectueux de cet environnement unique. Il me semble très important d’amener des touristes dans ces régions polaires car au final, on protège mieux ce que l’on connaît ! », insiste-t-il. Avec passion, il nous apprend à reconnaître les différents manchots rencontrés ici (Papou, Adélie, à Jugulaire), les otaries à fourrures, les phoques de Weddell, les léopards de mer. Il cherche avec nous, les superbes baleines à bosse et les orques. Nicolas nous invite à apprécier le vol des sternes, des pétrels géants ou celui des élégants Albatros à sourcils noirs. Il nous apprend que ces oiseaux peuvent parcourir jusqu’à 500 000 nautiques en 24 heures. Ici, tous les animaux sont marins. Le plus gros animal terrestre est une mouche de 1,2 mm Belgica antarctica et en plus, elle n’a pas d’ailes ! Plus tard, nous pourrons facilement l’observer sur l’île Cuverville.

Nicolas, au cours des balades biquotidiennes, a toujours une petite pointe d’humour, ce qui n’est pas fait pour me déplaire.

Immobile, sans voix, je demeure fasciné par tant de beautés fragiles. L’air est vif et pur. La tête légère, je respire l’Antarctique.

Prendre le temps ou… se donner du temps. Pour la contemplation,  l’observation et la connaissance. Je me remémore Paul-Emile Victor : « Il y a des fleurs sur la banquise mais, pour les voir, il faut les regarder avec les yeux du cœur. »

A 18.00, le Boréal entre par le nord dans le détroit de Bransfield en laissant à bâbord l’île Nelson et à tribord, l’île Robert. En face de nous, se trouvent les célèbres îles Shetland du Sud, véritable porte d’entrée de l’Antarctique, avec la Terre de Graham. En poursuivant notre route, nous croisons des dizaines de baleines à bosse Megaptera novaengliae d’une quinzaine de mètres de longueur et pesant une quarantaine de tonnes. Il y en a 8 000 en Antarctique qui descendent de l’Atlantique début novembre pour se nourrir pendant 4 mois, beaucoup moins qu’en Arctique où l’on en a dénombré plus de 30 000. Mon appareil photographie des adultes, des juvéniles, des têtes, des queues, des nageoires, des souffles. La carte mémoire de mes Nikon chauffe malgré la température qui est autour de zéro.

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A l’arrêt en positionnement géostationnaire, un pod ou groupe d’une quinzaine d’orques Orcinus orca reste autour du bateau. Le mâle frôle les 10 mètres de longueur pour un poids avoisinant les 8 tonnes. Son ventre est bien blanc et son splendide aileron mesure bien 2 mètres. L’animal veille, en les suivant constamment, les femelles plus petites accompagnées de quelques juvéniles. La scène est véritablement magique.  Ils sont probablement à la recherche de phoques de Wedell, leur repas préféré.

Au très petit matin, Nicolas, en accord avec le commandant, décide une halte peu courante sur l’île Spert, malheureusement la météo à 5.30 est trop mauvaise avec vent, neige et brouillard. Il propose à la place une sortie en Zodiac dans la baie Whilelmina, près de l’île Enterprise. Nous ne sommes pas déçu malgré l’absence de soleil, car les icebergs sont magnifiques, dont un qui vêle, avec la détonation caractéristique des pans de glace qui s’effondrent dans la mer.

Nous découvrons une épave d’un bateau usine datant de la chasse à la baleine, le « Gouvernor » échoué depuis 1915 avec deux autres barques en bois. Vestiges d’un temps heureusement révolu. Nous contournons une arche de glace, témoin éphémère, qui ne sera peut-être plus là l’année prochaine et observons de nombreuses baleines à bosse, avec pas moins de 30 sauts (breaching, en anglais). Autres émotions.

Une anecdote amusante : Notre commandant nous annonce « Baleines à midi ! » en voulant dire juste à la proue du bateau. Une passagère remarque « Il est doué ce commandant car il sait exactement à quelle heure les baleines arrivent. » No comment.

Se réveiller, chaque matin vers 5.00, comme le soleil en cette saison d’été austral qui ne se couchera que vers 22.00 (il fait nuit de minuit à 3.00), sous une lumière toujours différente. Le jour se lève sur une existence nouvelle lorsque les lueurs fraiches inondent d’or la glace vierge. D’un simple regard à 360° à la proue du navire, j’embrasse l’un des deux toits du monde, mais la tête à l’envers ! Un véritable état d’âme, propre aux amoureux du voyage en mer, se décline alors en moi et j’éprouve une joie indescriptible.

Le lendemain, après l’observation de plusieurs baleines à bosse frôlant notre pneumatique et nous gratifiant de leur queue majestueuse, nous faisons halte sur l’île Cuverville où nous approchons nos premiers manchots papous. Enfin, ce sont plutôt eux, peu farouches, qui nous approchent. Comme prévu, l’odeur caractéristique est au rendez-vous. Les naturalistes nous montrent, avec beaucoup de passion, les deux seules plantes de l’Antarctique. Nous trouvons également de nombreuses coquilles de patelles, nourriture préférée des goélands de kelp, les seuls goélands de l’Antarctique.

En vain, avec un autre sympathique naturaliste Didier Drouet qui a réalisé un hivernage en Antarctique, nous essayerons de trouver une météorite plantée dans la glace, car 60% des météorites ont été trouvées sur ce continent : on peut rêver, non ? Après une petite balade en hauteur de 45 mn, la vue sur le canal Errerra est superbe. L’après-midi, particulièrement ensoleillée, sera consacrée à la visite de Neko Harbour qui est une anse de la péninsule Antarctique sur la baie d’Andvord, située sur la côte ouest de la Terre de Graham. Ce lieu a été découvert par l’explorateur belge Adrien de Gerlache vers la fin du XIXème siècle. Cette anse doit son nom à un bateau usine norvégien qui opérait dans cette zone entre 1911-1912 et 1923-1924.

Les grondements des glaciers qui se brisent dans la mer sont impressionnants.

Peu avant 22 heures, nous laissons derrière nous le mont Français, le plus haut sommet de la péninsule Antarctique, culminant à 2869 m, coiffé de couleurs ocres à couper le souffle.

 « La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue quand on les poursuit. »

Oscar Wilde

Après une navigation nocturne dans le détroit de Gerlache, à 5.45 précisément nous entrons dans le canal Lemaire, rarement dégagé de glace et nous en sortons vers 7.00, les yeux remplis d’images magnifiques et encore le terme est pauvre tellement la nature nous comble ici de ses plus beaux atours. Au loin souffle une baleine. La concentration d’icebergs est impressionnante, d’ailleurs on appelle cet endroit « Icebergs cemetery ». La météo est exceptionnelle, les contrastes de lumière sont violents et les bleus, profonds. Navigation à Pleneau et promenade à Port Charcot, du nom du célèbre explorateur polaire français qui a réalisé ses premiers hivernages, avec son bateau « le Français », en 1903 et 1905.

Près d’une manchotière de manchots papous, persiste une maison en pierre et, plus loin, un superbe kern datant de l’époque de la base scientifique. En revenant sur le superbe Boréal qui trône au milieu de la baie, nous croisons six phoques crabiers se reposant sur un petit iceberg tabulaire. Comme à l’accoutumée, les manchots accompagnent notre zodiac, en marsouinant pour gagner de la vitesse et il est plus facile de les filmer que de les photographier. Arrivée l’après-midi à Port Lockroy qui fut une base des forces armées britanniques, la base « A » et une ancienne station scientifique. Nous sommes sur la petite île Goudier, d’environ 1 km de diamètre, entre Flag Point et Lécuyer Point, à l’ouest de l’île Wiencke, dans l’archipel Palmer. Nous sommes à 64° 49’ de latitude Sud et 63° 30’ de longitude Ouest. Jean-Baptiste Charcot vint pour ses hivernages et il nomma ce lieu en l’honneur d’Edouard Lockroy (1838-1913), politicien français et notamment ministre de la marine. Ensuite quelques baleiniers se succédèrent au début du XXème siècle avant que les Anglais y installent une base militaire secrète en 1944, destinée à des écoutes radio. Une grosse chaine rouillée atteste de cette présence.

Depuis 1950, une base scientifique a été créée pour étudier en particulier la météo et la ionosphère, puis arrêt des activités en 1962. Les Anglais décident de restaurer cette station en 1996. Sur les trois bâtiments, l’un « Bransfield House », est transformé en petit musée très intéressant, avec encore beaucoup d’instruments et d’objets courants visibles, dont quatre femmes en sont responsables. A l’extérieur, se trouvent deux superbes anciens traîneaux à chiens.

Lors de notre retour au bateau, nous approchons de très près trois énormes léopards de mer dont le plus gros mesure quatre bon mètres avec pas moins de huit cents kilos, tout en souplesse et en force, doté d’une mâchoire redoutable à faire frémir le plongeur que je serais le lendemain dans la baie Paradis… Autour de lui, on aperçoit les traces de sang de sa dernière proie.

La soirée, fort passionnante, consiste à visionner le célèbre film « La Marche de l’Empereur », en présence du réalisateur Luc Jacquet lui-même, qui nous commente son film avec un débat qui suit et la présentation de son prochain long métrage qui semble tout aussi prometteur de beauté. Le célèbre et néanmoins sympathique glaciologue français Claude Lorius nous gratifie également de sa présence. Il s’exprimait au début des années 90 en ces termes, en pionnier d’une pensée aujourd’hui à l’ordre du jour : « La planète devrait sensiblement se réchauffer au cours du XXIème siècle, au risque d’affecter les ressources en eau, l’agriculture, la santé, la biodiversité et, d’une façon générale, les conditions de vie des humains… ». Je le cite : « Nous sommes désormais  entrés dans l’Anthropocène, cette ère dans laquelle l’Homme gouverne l’évolution de la planète et contribue à la dégradation de notre environnement ». Il rajoute : « Nos recherches dans les glaces de l’Antarctique nous ont en effet permis de découvrir le lien entre les  concentrations des gaz à effet de serre dans l’atmosphère et l’évolution du climat, montrant l’accélération jusqu’ici inégalée du réchauffement climatique depuis les débuts de l’industrialisation il y quelque deux siècles. C’est l’Homme qui en est responsable. » Passionnant.

Encore plus tard dans la nuit, avec quelques courageux ou fous, nous recherchons la Croix du Sud et la constellation d’Orion dans le ciel pur de l’Antarctique, dans l’espoir de voir des aurores polaires (australes dans le sud et boréales dans le nord). Le visage rougit par le froid et les paupières lourdes, nous capitulons, même si l’envie persiste.

Les vents forts du sud amenant une très forte houle et le givre, font prendre la sage décision au commandant Garcia de ne pas aller en mer de Wedell, pour admirer les immenses icebergs tabulaires. Nous faisons donc route plus au sud, vers l’île Petermann, là où Charcot accosta pour son hivernage avec le « Pourquoi pas ? ». C’est un mouillage mythique (cf. son livre) où se trouve en même temps que nous, le célèbre navigateur Philippe Poupon avec sa famille, sur son bateau le « Fleur d’Austral ». Une dizaine de manchots Adélie (du nom de Adèle, épouse de l’explorateur français Jules Dumont d’Urville) est au rendez-vous autour de la petite maison rouge. Un seul manchot à jugulaire semble égaré au milieu d’un groupe de manchots papous. Deux otaries à fourrure, allongées sur la glace, nous ignorent. Des ossements et des lambeaux de chair, encore saignants, tâchent la neige vierge. La vie et la mort se côtoient ici, au bout de toute civilisation. Au loin, une croix. Les conditions sont rudes dans ces contrées lointaines. Aujourd’hui, nous prenons bien conscience de cela. Le ciel a revêtu ses couleurs polaires dans les nuances de gris et la glace est balayée, écorchée par un vent acerbe qui forcit à 80km/h. La température de l’air et celle de l’eau, bien qu’identiques à -1°C, donne une température ressentie qui devient de plus en plus vivifiante pour notre organisme, de l’ordre de -20°C. Les cinq zodiacs poussent un iceberg qui peut devenir menaçant pour nous, tandis que la banquise, peu à peu, entoure le Boréal qui glisse avec finesse sur ces flots extrêmes. C’est le plein été ! J’adore.

Nous continuons encore plus au sud, laissant à tribord l’île Vernetsky, une base ukrainienne, pour approcher un superbe iceberg tabulaire de 40m de haut. Excentrique, il semble lié le ciel à la mer. Le Boréal traverse le brash, cette vieille glace pouvant atteindre 2 m d’épaisseur, et slalome littéralement entre les blocs de glace et les hauts-fonds. La navigation, riche en détours et en imprévus, n’est pas de tout repos dans cette zone.

A la passerelle, les ordres fusent avec beaucoup de rigueur et de précision, entre le commandant et le barreur :

–       A droite 5.

–       A droite 5.

–       Zéro à la barre.

–       Zéro à la barre.

–       La barre est à zéro.

–       Bien.

A l’horizon, le strip de glace nous empêche de passer, c’est la banquise infranchissable.

Nous sommes à la latitude la plus extrême pour nous : 65°18’. Le silence, dans ces contrées, n’est rompu que par le craquement des « grollers » (bouts de glace dérivants au gré des flots) qui s’entrechoquent ou le grondement des immenses pans de glace qui se décrochent du haut des icebergs pour plonger dans les eaux glacées ou encore le bruit du vent catabatique qui descend du glacier. Ce mélange de mer et de glace est l’une des plus belles images que l’on garde, longtemps après son retour, de cet immense continent, au sud du bout du monde, au milieu d’un néant, royaume de la nature.

Nous effectuons ensuite une légère remontée vers le nord avec notre prochain arrêt à Paradise Bay, juste en face de la base scientifique argentine « Amiral Brown », près du glacier Skontrop. Une petite neige froide commence à tomber. Avec Nicolas Dubreuil, nous décidons de nous immerger pour avoir une idée plus précise de la faune et flore sous-marine antarctique. Un léger tombant qui prolonge sous l’eau, la paroi rocheuse est presque découvert de glace. Nous sommes étonné par la clarté de l’eau et la bonne visibilité bien qu’il soit déjà 18.00. Tel du champagne, des milliers de minuscules bulles, témoins des temps anciens, s’échappent de l’iceberg sous lequel nous sommes. Mon visage est léché par de l’air emprisonné depuis des centaines de milliers d’années. J’ai envie de le goûter. Deux méduses que je ne connais pas nous attendent sous le bateau. Au fond, sur une dizaine de mètres, la roche blanche ou grise par endroit est recouverte de kelp brun, presque rouge, et de nombreuses éponges encroûtantes de différentes couleurs.

Des algues vertes ondulent avec le courant. Il y a des holothuries, un spirographe jaune pâle et une anémone blanchâtre.

Un petit crabe se faufile autour d’une grappe de petites moules noires accrochées sur le substrat rocheux, sans déranger un nudibranche blanc.

J’observe beaucoup de ces patelles Nacella concinna de 4 à 5cm de diamètre (la nourriture des goélands de kelp), la coquille bien dressée sur le mollusque, avec quelquefois une longue algue posée dessus et ondulant dans la houle qui me malmène un peu. Plusieurs sortes d’étoiles de mer, aux formes et couleurs très variées, ainsi que des petits coquillages blancs, ressemblant à des escargots terrestres, s’accrochent sur la roche. Nicolas me montre un isopode de taille respectable et un cténophore à deux longs filaments et avec deux krills dans son estomac. C’est véritablement magique. D’innombrables minuscules crevettes marron détalent sur mon passage. Il me semble qu’il y a plus de vie que lors de mes dernières plongées au Groenland, si l’on peut comparer bien sûr. Au-dessus de ma tête, un autre cténophore, plus gros que le précédent, scintille en dérivant dans le bleu, entre les blocs de glace dont l’un d’eux, plus gros, heurte violemment ma palme. Je ne peux m’empêcher de penser aux léopards de mer d’hier. Séquence émotion. Je rejoins Nicolas, concentré sur ses photos et, sans avoir rencontré un seul poisson (plus tard, sur la plage de l’île Déception, nous trouverons quelques petits poissons Notothenia morts, ainsi que du krill), nous rejoignons la surface après 30 mn fort intéressantes où le zodiac nous attend, recouvert d’une petite couche de neige. José, notre ami accompagnateur dévoué, est frigorifié.

Nos combinaisons humides de 7mm commencent à ne plus remplir leur rôle protecteur du froid. A une centaine de mètres de là, en retournant sur le Boréal, un léopard de mer se repose sur la glace…

Le débriefing de cette plongée avec le célèbre biologiste marin anglais Rick Price est particulièrement intéressant. Et pour cause, il a à son actif, plus de 300 plongées sous les glaces des pôles.

L’Antarctique demeure un milieu dangereux et fragile. Il est unique par ses paysages, sa faune, sa géologie, son histoire et son statut politique. C’est maintenant une réserve naturelle dédiée à la paix et à la science y compris sous la surface. Espérons-le pour longtemps !

Henri ESKENAZI-ANT_7116

Retour progressif après une navigation de nuit et un stop sur l’île Déception qui abrite un volcan actif.

L’entrée se fait avec un fort vent sud-ouest de 50 nœuds par le seul passage nommé le « Soufflet de Neptune », afin que le Boréal se mette à l’abri en rentrant à droite dans la baie des baleiniers. Sa forme caractéristique en forme de fer à cheval est due à l’envahissement de la caldera de 7km, par la mer. Sur la plage de sable noir, nous croisons de nombreuses otaries à fourrure au milieu d’ossements de baleines et de bâtiments désaffectés.

La dernière phase active de se volcan se situe entre 1967 et 1970. Tectoniquement, nous nous trouvons au centre du rift Bransfield. Le plancher de la caldera, situé à 200m de fond, se soulève lentement provoquant une activité géothermale qui affecte la baie centrale du volcan. Pour preuve, quand je m’amuse à creuser le sable sur quelques centimètres, je rencontre de l’eau chaude.

Ultime étape de notre croisière dans ce Grand Sud avec un débarquement sur l’île Aitcho où d’innombrables manchots papous et à jugulaire nous attendent, particulièrement chaleureux. Si l’on s’arrête, il est difficile d’éviter leur contact. Gare à leurs déjections ! L’odeur caractéristique reste sur nos vêtements. La couleur dominante verte du paysage est due à la mousse abondante qui recouvre le sol.

Un squelette de phoque crabier est là. De l’autre côté, au bord d’une belle baie, un groupe d’éléphants de mer (Mirounga leonina) attend.

Le plus gros, un mâle, mesure environ 6 mètres pour un poids évalué à 4 tonnes. Les sons qu’il émet avec sa trompe comme caisse de résonnance, sont puissants et même si nous respectons une distance de sécurité d’une dizaine de mètres, il reste très impressionnant et nous gardons présent à l’esprit que sa charge peut être très dangereuse. Vive la nature sauvage, non domestiquée. Qui n’a jamais rêvé de découvrir le bout de la terre, là où le soleil hésite entre le jour et la nuit, territoires ultimes faits de glace et d’eau, désert polaire aux paysages envoûtants, peints de couleurs pures, alliance de bleu et de blanc. La vraie nature.

Et surtout, garder l’humilité et la raison, car cette planète blanche est à la fois un témoin et un acteur de l’évolution du climat.

Il est maintenant plus de minuit quand nous quittons les îles Shetland et débutons notre traversée du passage de Drake, dans des conditions météo plus que favorables. Le jour se fait plus timide et mes yeux sont fatigués d’avoir tant vu. Lors des couchers de soleil qui ne se couche jamais, ce plus grand désert du monde devient ainsi une autre peinture. La magie du ciel austral a quelque chose d’indicible. Peut-être que je n’ai pas encore trouvé la couleur qui saura captiver mon regard, car le blanc est la somme de toutes les couleurs, celles-là même qui me plaisent… toutes !

Au petit matin quand l’instant façonne notre vie, en franchissant le Cap Horn en direction d’Ushuaia, je me sens serein là où j’ai rêvé d’être, avec l’envie folle de continuer bien au-delà de l’horizon.

« Je porte en moi tous les rêves du monde », écrivait le poète Fernando Pessoa.

Quoi de plus magique que de s’immerger dans l’œuvre du monde et d’arpenter des trésors méconnus. Un départ réfléchi, une destination insolite, un bateau de rêve, une escapade inoubliable, pour faire d’un voyage, un rêve. Devenir en Antarctique, tel un peintre surréaliste, cet œil précis qui immortalise par la photo, l’un des plus beaux endroits de notre planète.

Une sensuelle géométrie doublée d’une féérie abstraite. Quelques chiffres pourtant me tournent la tête : plus d’1 milliard d’humains sont menacés par la fonte des glaces en même temps que l’Afrique pourrait, dans 40 ans, doubler sa population pour atteindre presque 2 milliards d’individus. L’Arctique est un réfrigérateur dont la porte est ouverte et l’Antarctique, un réfrigérateur dont la porte reste encore fermée. Je m’interroge : « Jusqu’à quand ? » Ce sera le prochain défi de notre humanité…

Au cours de mes nombreux voyages, j’apprends ainsi qu’il existe des terres encore dans un temps où le mystère et l’espoir existent.

Henri ESKENAZI

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