Nouvelle-Calédonie, le caillou dans son écrin…par Henri ESKENAZI

Unknown-2 Sylvette déguste son roman sans fin, l’un de ceux qu’on emmène avec soi lorsqu’on s’apprête à partir pour un long voyage. Isabelle, enveloppée de la seule tiédeur printanière propre aux mers du sud, s’est endormie à nos côtés. Ici, les chants de la nature se mêlent aux froissements des vagues du lagon. « Le plus beau du monde », dit-on.

L’horizon de la baie de Néhové, à l’extrême nord de la Grande-Terre de Nouvelle-Calédonie, est parsemé d’îlots. Plus ou moins envahis de palétuviers, ils s’égrènent sur un bleu irréel, frangé d’écume immaculée.

Tout autour de nous, les bruissements incessants des niaoulis, semblables à des eucalyptus, accompagnent la brise. Leurs troncs blafards et leur feuillage gris vert ont quelque chose de mélancolique. Les vallées s’évasent entre les molles collines et ouvrent sur la mer de larges baies que colonisent les mangroves. Là-bas, de l’autre côté de l’île, quelques nuages voilent le soleil. Une nouvelle journée se termine à Malabou.

Lorsqu’on évoque les îles du Pacifique, on imagine d’immenses plages de sable fin et très blanc que coiffent des milliers de cocotiers. Rien de tel ici, le paysage me rappelle les vallons écossais, avec ses troupeaux de vaches alanguies sur le gazon. Et un peu l’Australie, distante d’à peine mille cinq cent kilomètres, avec ses « cow-boys » bardés de lassos et de carabines.

Les montagnes entaillées par les mines m’intriguent, de même que la latérite ocre qui inonde les rivières ou les grands pins colonnaires « Araucarias cooki » qui émergent au-dessus des cocotiers et des filaos. La faune terrestre est, ici, relativement pauvre. Au contraire de celle qu’on trouve sur le merveilleux récif, intensément turquoise, que j’aperçois au loin…

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 La Nouvelle-Calédonie et sa couronne de madrépores sont nées du chaos. Elles se méritent. Vingt-sept heures de vol et dix heures de décalage horaire, ce n’est pas rien ! Mais le jeu en vaut la chandelle, surtout sous l’eau.

J’apprends qu’on y a dénombré près de mille cinq cent espèces de poissons, plus de trois cent cinquante espèces de coraux et, au moins, vingt mille vertébrés…

Le fait est que les passes du lagon de la Province Nord sont un vrai régal pour les plongeurs. Accompagné de Sylvette, Isabelle et Eric, je me glisse en quelques coups de palmes dans un décor de corail d’une incroyable richesse : gorgones où s’accrochent des ophiures, innombrables comatules, ascidies orangées, coraux de toutes les formes et de toutes les couleurs, multitude de poissons d’espèces variées. Un monde époustouflant de vie s’offre à moi, comme un cadeau. « Ici, tous les sites de plongée sont au moins à une demi-heure de navigation », m’explique Eric.

Mais le bateau est puissant et il passe bien dans la houle du Pacifique. Nous nous mettons à l’eau soit autour de nombreux îlots de la baie, soit, mieux, dans les passes. Le courant y est, en général, faible car elles sont très larges. Nous serons toujours seuls en mer : étrange et agréable impression d’isolement total qui s’ajoute au plaisir de plonger sur des sites vierges, ou très rarement visités.

A « la Passe de la Gazelle », dans une eau à 28°C, je longe un mur qui descend à pic à cent quatre vingt mètres. Je me stabilise vers trente-cinq mètres pour observer une trentaine de perroquets à bosse. Les plus gros mesurent un mètre de long. Une forêt de gorgones m’entoure. A seulement quelques mètres de moi, quatre requins obesus à pointes blanches rodent, nonchalants. Nous en verrons à chaque plongée, presque systématiquement. 046

Un petit arrêt sur l’îlot Carrey nous permet de nous dégourdir les jambes. Seules traces visibles sur le sable, celles laissées par les tortues venues pondre. Une balise verte pointe son signal vers le ciel, pour mettre en garde les navigateurs contre des parages dangereux. Des centaines de fous au ventre blanc tournoient autour de nous. Les jeunes au duvet tendre, encore incapables de voler, trébuchent maladroitement. Les sternes chassent les exocets : les oiseaux plongent sur les poissons qui volent. Tout à l’heure, tandis que je nageais, j’ai vu des poissons marcher. J’essaye en vain de trouver une logique à tout cela.

Mais y en a-t-il une ? Tandis que nous rentrons, la marée se retire pour agrandir encore les plages déjà immenses.

Le silence s’installe peu à peu et je rejoins mon bungalow, rafraîchi par un vent léger.

Un cyclone est venu balayer le tropique du Capricorne, ici même, il y a seulement quelques jours. Nous ne sommes pas au Paradis, mais il n’est pas loin…

5h du matin, les premiers oiseaux se parlent. L’eau du lagon est encore silencieuse. Un moustique, petit mais têtu, ne veut plus me quitter… L’œil vague, je regarde la baie, qui est splendide. Je songe à notre plongée d’hier sur le récif, au nord de la passe de Poum. Difficile de faire mieux. A peine immergé, un requin albimarginatus à aileron blanc de trois mètres de long m’attendait sous la coque. Il s’est éloigné pour laisser la place à une famille de thons. Un banc de tazars leur a succédé, bientôt relayé par des « gros-yeux ». Au-dessus de moi, une escadrille de dix platax à la robe argentée se met en formation.

Maintenant un Carcharinus amblychynchos ou requin gris, que précède un minuscule poisson-pilote jaune vif, m’accompagne. Il ne me quittera pas pendant dix bonnes minutes m’approchant parfois à moins de deux mètres. Nous avons à peu près la même taille, mais il est plus à l’aise que moi. Subjugué par sa présence, je remarque à peine le barracuda que Sylvette fixe pourtant intensément. A y regarder de plus prés, je me demande s’il n’est pas plus gros qu’elle !

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 Au palier, le couple de napoléons qui m’attend me fait presque oublier les milliers de poissons colorés qui, autour de moi, peuplent les coraux. Mais je n’en ai pas fini. De petits requins gris obesus à l’humeur espiègle me tiennent compagnie en bons voisins de palier. Pas comme les deux balistes verdâtres, dont j’ai dû traverser le territoire, qui me gratifie d’un simulacre d’attaque. Après cinquante-trois minutes de bonheur par moins vingt mètres de fond, je remonte, escorté de plusieurs nasons ou poissons- licornes. Le bateau qui ne mouille pas mais suit nos bulles est au rendez-vous.

Efficace, le staff du club nous aide à décapeler. A bord, c’est l’heure des soupirs d’émerveillement, des boissons fraîches et de la crème solaire       « protection 15 ».

En arrivant sur la plage, le bateau s’échoue sur le sable et le matériel, encore neuf, est rincé à bord par l’équipage.

J’apprécie et mon dos encore plus, de ne pas avoir à transporter les bouteilles. Quant au matériel photo, il peut également être rincé et stocké sur place… Le confort absolu !

 J’ai en mémoire une autre plongée. Après une heure et quart de navigation, en direction des îles Belep situées au nord de la Grande-Terre de Nouvelle-Calédonie, nous nous sommes mis à l’eau dans une des deux passes de Yandé. Immédiatement, deux requins gris se sont approchés avant de disparaître dans le bleu. C’est à ce moment-là qu’un rémora de cinquante centimètres est venu se coller à moi. Sa peau rugueuse m’a d’abord effleuré puis il a entrouvert la bouche. J’ai essayé à plusieurs reprises de l’écarter pour lui tirer le portrait, mais il n’était visiblement pas décidé à me quitter. Sous les rires de toute la palanquée, il est resté collé à ma peau une heure durant. Ce n’est qu’à ma sortie de l’eau qu’il a daigné me lâcher, j’ai peut-être raté une belle histoire d’amour…

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Mais il était dit que ce jour-là je ne resterais pas en panne d’anecdotes. Au cours de la plongée suivante, après un repas pris en pleine mer, j’étais en train d’admirer une raie-léopard de plus de deux mètres d’envergure décoller puis nager au ras de la surface. Sa queue, très longue, est un véritable fouet. Soudain, un voile beige descend devant mes yeux et me brouille le spectacle. Un gros perroquet défèque sur moi sans la moindre vergogne ! Avant de recommencer un peu plus loin…

C’est décidemment ma fête aujourd’hui. Une tortue de mer s’approche. Si près que je me demande un instant si elle ne va pas m’embrasser… Ouf ! Elle finit par s’éloigner à toute vitesse. Je dérange au passage un poisson-ange, Pomacanthus imperator,  qui émet quelques cliquetis.

Un banc de fusiliers m’enveloppe. L’océan Pacifique est plein de surprises. Au lieu-dit « La Patate », après une « quarante mètres » dans le bleu où requins et barracudas sont encore au rendez-vous, je décide de terminer ma pellicule en farfouillant dans les trous pour trouver l’occasion de faire un peu de macro. Il me faut me concentrer pour tenter d’identifier de petites bestioles d’un ou de deux centimètres. Après cinq bonnes minutes passées le nez contre la paroi, je me retourne. Deux petits requins m’observent de très très prés. Depuis combien de temps ? Un peu plus tard nous faisons un stop sur la plage de l’îlot Tiam’Bouène au décor de carte postale…Unknown-1

Probablement surpris par une vague plus grosse, un aigle- pêcheur est en train de se noyer. A peine sauvé, il reprend son air hautain qu’accentue son regard doré et perçant et ses griffes impressionnantes. Ce soir, tournée générale de mousse au chocolat, car Isabelle et Sylvette ont aperçu leurs premières raies mantas. Même avec l’habitude, cela reste l’un des plus beaux spectacles que l’on puisse admirer sous l’eau.
Sur un autre site, malheureusement dans une eau trop planctonique, nous avons reçu la visite d’un requin-taureau, Carcarhinus leucas, espèce réputée potentiellement très dangereuse. Surgi du fond, il s’est mis à tourner autour de la palanquée, en restant à une dizaine de mètres d’elle. La tension est montée à son comble, mais que l’animal est beau ! Trois mètres, gris clair, un profil ventru…

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Un beau matin, Eric nous propose d’aller plonger à Hienghène. La route passe par la corniche calédonienne, au nord-est de l’île. Changement de paysage. En chemin, l’église de Balade se dresse sur une petite colline plantée de quelques cocotiers. Sa façade blanche est surmontée d’une petite cloche. Nous entrons dans un royaume de verdure où vivent de nombreuses tribus Kanak, dont les villages sont des havres de paix et d’hospitalité. Les vallées profondes se succèdent formant autant d’écrins aux cascades et aux rivières qui coulent vers le Pacifique, dessinant de majestueux estuaires. Au crépuscule, les pêcheurs à l’épervier lancent leurs filets avec grâce. Après avoir franchi le banc de sable dit du « Requin d’Argent » à bord du bac de la Ouaïème, nous reprenons la route qui surplombe une baie aux rochers découpés.

Les aiguilles volcaniques découpent des profils étranges telles les

« Tours de Notre Dame » qui ressemblent bizarrement à une poule couveuse ! En arrière plan, on distingue le Mont Panié, point culminant du territoire qui pointe jusqu’à mille six cent vingt-huit mètres sa silhouette auréolée de nuages.

Sur le bord de la piste, j’aperçois quelques étals où sont disposées des sculptures en pierre ou en bois. J’en choisis une. Son prix est indiqué au dos. Je dépose la somme correspondante dans une boîte de conserve où se trouve déjà un autre billet. Le propriétaire viendra retirer les sous à la fin de la journée… Peut-être ?

Sur le récif de Kaun, les plongées se déroulent dans la même atmosphère paisible. Les passes de Mengalia et de Doiman sont flanquées d’un véritable gruyère de failles et de grottes.

Tandis que nous les visitons, nous sommes toujours escortés des trois espèces de requins les plus fréquents ici : pointes blanches, gris et albimarginatus.

L’esprit gorgé de souvenirs et l’âme un peu plus élevée qu’hier, mais moins que demain, ma tête sort de l’eau. Et puis je ne sais pas vous, mais moi, l’Ave Maria de Gounod en arrivant au local de plongée, ça me fait craquer !

Sur cette ultime impression de bien-être, alors que Sylvette tourne la dernière page de son livre et qu’Isabelle s’étire avec un long bâillement, je ferme lentement les yeux et, après un profond soupir, je disparais.

 Henri Eskenazi

Retrouvez les infos pratiques sur le site de l’office de tourisme et sur celui de la compagnie AIR CALIN

 

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